Il faut signaler cet article intéressant du Figaro. Un article comme on aimerait en lire plus souvent, notamment dans les pages de l’allume-barbecue qui se dit de référence. J’avais déjà décelé quelques répliques vaguement de droite chez Luchini, mais là, on ne peut que saluer sa critique du modernisme ambiant :

Et combien de fois avez-vous lu Molière ?

F. L. - Oh ! Beaucoup. Beaucoup. Un jour, on m’a proposé d’enregistrer un CD intitulé Molière, premier slameur, je trouve ça d’une bêtise infinie. Le slam est le slam, et tout va bien. On est très contents du slam. Mais Molière n’est pas plus slameur que rappeur. Molière, il est génial. Il est slameur, prosateur, poète, philosophe. Il est stupide de vouloir rajeunir son oeuvre. Voilà un acte barbare. On ne peut pas moderniser Molière. Nous travaillons sur des oeuvres intrinsèquement éternelles. Comment vous prouver que la langue de Molière est formidable ? En lisant ses phrases toutes simples tirées des Femmes savantes. Dans la pièce, le personnage de Chrysale n’en peut plus de ces bonnes femmes qui ont une telle passion des livres. Elles le poussent même à renvoyer une servante qui avait dit « grand-mère » à la place de « grammaire ». Soumis à sa femme, le pauvre homme s’exécute à contrecoeur. « Vous êtes satisfaite ? Et la voilà partie. Mais je n’approuve point une telle sortie. C’est une fille propre aux choses qu’elle fait. Et vous me la chassez pour un maigre sujet. » Voyez comme Molière est génial. Sa langue est totalement arrondie, totalement incarnée. Il n’y a rien d’inutile. Ça date du XVIIe siècle et l’on dirait que c’était d’hier. Puis Chrysale éclate : « Une pauvre servante au moins m’était restée, qui de ce mauvais air n’était point infectée, et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, à cause qu’elle manque à parler Vaugelas. Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-là me blesse. Je n’aime point céans tous vos gens à latin, et principalement ce monsieur Trissotin, c’est lui qui dans ses vers vous a tympanisé. Tout ce qu’il dit sont des billevesées. Et l’on cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé. Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. » Voyez, Molière est grand. Pourquoi ? Parce qu’au lieu de nous livrer une définition de la langue française, il nous ouvre une porte, organique, qui nous éclaire sur le sens des mots. Parmi vous, qui ne s’est retrouvé dans cette situation : ne rien comprendre à ce que déclamaient les comédiens, en assistant à quelques stupides pièces de théâtre ? « Et l’on cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé. » Molière est génial parce qu’il nous renseigne sur la nature humaine.

En passant, le slam, est définitivement le sommet de la défaite de l’exceptionnel (dont parle Luchini dans l’interview). Faire rimer nouille et couille avec un ton unique sur une vague rythmique n’a rien d’exceptionnel. Tout juste est-ce moderne, mais alors, c’est pire que ce que j’imaginais. Abd Al Malik, l’ex-islamiste devenu la nouvelle icône télémarisée des bobos, qui récite du Brel avec sa navrante gestuelle au cas où l’auditeur un peu concon ne comprendrait pas les paroles, n’est pas un nouveau Brel. En arriver à s’extasier devant la prose simpliste d’un Grand Corps Malade dénote une inculture gravissime. Notamment au vu de son misérabilisme banlieuphile calé sur une voix grave et inlassablement monocorde. Le Modernisme est vraiment une défaite de la pensée. A ne plus en douter.

La dynamique du modernisme est décidemment l’effet d’oracle décrit par Bourdieu (très pratique Bourdieu, à lire, utile pour décrypter le mainstream de gauche qu’il ne trouvait pas assez à gauche). [ Rapidement, l'effet d'oracle désigne un dédoublement fonctionnel de personnalité chez le politique. Limite schizo. Je fais don de ma personne à la France. L'idée c'est de désintégrer tout élément rebutant de sa personnalité pour rassembler un maximum de français. On polit. Du marketing : le marché est sectorisé, désectorisons-le ! Bref, plaire non pas en séduisant mais en évitant de stigmatiser, de diviser. Ainsi, une fois dénué de toute caractéristique propre (et par essence stigmatisante puisque révélatrice de différence), le politique peut incarner la France, rassembler tous les français et autres poncifs de la République peinant à masquer sa nostalgie pour le Roy. C'est parce que je suis rien (je suis débarassé de tout élément identitaire, différenciant), que je peux incarner le bon Peuple de France dans sa diversité, que je peux devenir tout. Un élément trop identitaire, trop marqué, trop original m'empêcherait de rassembler un maximum de français pour gagner car il rébuterait ces derniers. Evidemment, le vice de cette stratégie (que je crois inévitable dans l'hyper-démocratie qui se dessine, dans la beaufrerie ambiante qui veut que l'Elu soit un des nôtres, un gârs de la foule, un brave de la masse) c'est qu'elle conduit tout droit à la novlangue absolue, le régime du tout va bien face caméra TV et des sueurs froides dans les salons du pouvoir. Toute ressemblance avec une situation contemporaine serait hasard. ]

Bref. C’est parce que je suis rien que je peux devenir tout. Le néant est tolérant. Il s’accommode volontiers. Abolissons toutes les règles pour que les modernes n’aient pas à subir le poids de la comparaison, de l’analyse critique ou de la raison rigoureuse. C’est parce que la modernité s’émancipe de toute Histoire, de toute valeur et de toute identité, qu’elle devient néant. Et parce qu’elle devient néant, elle peut nous vendre Abd Al Malik comme un génie poétique. C’est France Inter qui le dit. On abolit toute identité, toute valeur, toute dimension historique pour nous vendre Joey Starr en Boris Vian. Boris Vian était une grande gueule contestatrice, Joey Starr en est une, ce sont donc les mêmes. Je me souviens d’un nième sociologue au CNRS ou à l’EHESS sur France Cul’ qui nous expliquait que les révoltes citoyennes des banlieues n’étaient que l’expression d’un malaise social et qu’il y a eu des faits similaires avec les immigrés italiens ou polonais. CQFD.

On abolit toute rigueur, tout sentiment identitaire ou national, on devient rien pour que tout puisse se greffer et qu’il n’y ait pas de rejet. L’égalitarisme, la culture de masse comme défaiseur d’éléments réticents à la modernité en ce qu’elle ne colle pas avec notre Histoire ou les lois les plus élémentaires de tout ce qui constitue une politique. On ne fête pas Austerlitz pour ne pas choquer. Demain, on fera la même chose avec Noël

L’exemple le plus notable, c’est celui de la nouvelle Déesse Républicaine, la Diversité. Elle est en soi une valeur positive. On fait volontiers appel à Rome ou aux USA pour la vanter. On oublie juste de préciser que dans ces deux exemples, la diversité n’a été une richesse que parce qu’elle s’est faite sur un socle commun. C’était une plus-value : le moderne venait se joindre au traditionnel. La France n’est pas une feuille blanche (excusez pour l’ethnocentrisme).

Aujourd’hui, en France, la simple fierté nationale est soupçonnée d’arrières pensées fascisantes. Car elle stigmatiserait des populations. Alors, on se couche. Tout ce qui constitue l’identité française est en soi stigmatisant -pour des populations hostiles en général à la France. Il faut donc l’abolir. Surtout ne pas stigmatiser.

Aujourd’hui, en France, le traditionnel est en soi stigmatisant. Il faut l’abolir pour que seul subsiste le moderne. En somme, une version moderne de la déculturation.

Le problème fondamental étant que plus que l’identité française, c’est la simple existence de la civilisation française qui vexe, stigmatise certaines populations. Et quand une existence gêne, c’est jamais bon signe… Le reniement de soi n’est que trop souvent l’introduction à la disparition.

NB : cette itw incroyable de Lord Ahmed, anobli par la Reine, donc a priori pas franchement anti-brittanique, qui, au regard du propos tenu, interroge sur la possibilité d’intégration de populations fidèlement musulmanes (plus que nationales). La logique développée est tout bonnement dingue : il faut intégrer l’islam ( le respecter, le servir, le comprendre, l’adopter) pour que les populations musulmanes s’intègrent. Mais alors, le critère d’intégration n’est pas la nation mais la religion ?