J’ai fini par voir tous les films des frères Coen. J’ai fini par Blood Simple, leur premier film. La chronologie à l’envers, donc. Pas rationnel, le mec.
Je n’écrirai rien sur ce film mis à part plusieurs rapides impressions car j’ai trouvé deux trois écrits qui synthétisent bien mieux que je ne l’aurai fait ce que j’avais à dire. Premièrement, ce film m’a évoqué un vague souvenir d’un passage de Pierre Drieu la Rochelle (qu’il faut lire) dans le très nietzschéen et moderne Feu Follet. L’esprit parallèle, encore. J’ai mis 20 min à le retrouver, voyez que je suis serieux dans mon bloggîîngeuh.
Mais pour l’imagination d’Alain, les objets n’étaient pas des points de départ, c’était là où elle revenait épuisée après un court voyage inutile à travers le monde. Par sécheresse de coeur et par ironie, il s’était interdit de nourrir des idées sur le monde. Philosophie, art, politique ou morale, tout système lui apparaissait une impossible rodomontade. Aussi, fautre d’être soutenu par des idées, le monde était si inconstant qu’il ne lui offrait aucun appui. Les seuls solides gardaient pour lui une forme.
En quoi il se leurrait. Il ne voyait pas que ce qui leur donnait encore à ses yeux un semblant de forme, c’était des résidus d’idée qu’il avait reçus malgré lui de son éducation et dont il façonnait inconsciemment ces morceaux de matière.
[...]Pour le primitif un objet, c’est la nourriture qu’il va manger, et qui lui fait saliver la bouche ; pour le décadent c’est un excrément auquel il voue un culte coprophagique.
J’ai également trouvé cette étude qui ne me convainc pas entièrement mis à part ce passage :
Tout récit est une initiation, dans la mesure où l’enchaînement des actions mène à la libération. Théorème dramatique que Blood Simple réfute avec acharnement, où l’action travaille sans relâche à la consolidation des barreaux d’une prison kafkaïenne. Une histoire simple, mais diablement difficile à raconter. Car à chaque fois que l’un des personnages souhaite agir pour redresser favorablement le cours des évènements, il est invariablement agi par ce qu’il met en œuvre. Dans le premier film des frères Coen, la préméditation livre bataille à la prédestination, à la fatalité et à la conjonction d’actes manqués, presque jusqu’à l’absurde. « Tout peut toujours clocher », nous dit la voix-off du début, et il ne faut jamais négliger la possibilité du grain de sable, où de la goutte d’eau qui peut toujours s’échapper de la tuyauterie la plus savante, comme le montre le dernier plan du film. L’âme mauvaise de Blood Simple, c’est celle de l’inanimé, des choses et autres objets, dont la circulation n’est surtout pas contrôlée par ceux qui les utilisent.
Suivre l’itinéraire des objets équivaut ici à pénétrer l’inconscient de personnages par ailleurs peu loquaces : Blood Simple, c’est littéralement l’histoire d’un briquet perdu, d’une flamme égarée, du feu de la passion interdite, étouffée par le dogme religieux, qui apparaît ici sous la forme de quelques poissons pourris pêchés par Marty à … Corpus Christi ! (le mot grec pour « poisson » est « Ichtus », qui fut choisi par les premiers chrétiens comme signe secret de ralliement, pour les raisons acronymiques que l’on connaît ). L’histoire se déroule au Texas, un état qui s’est souvent distingué par son usage immodéré de la Bible et des armes à feu. L’ancrage géographique est un paramètre important du film, dans la mesure où il intègre des données psychologiques, sociétales et existentielles prises dans un scénario second qui s’adonne souterrainement à une relecture peu orthodoxe de la matière biblique. Par exemple, le détective Visser est comparé à un serpent par Marty quelques séquences avant que ce dernier ne trouve la mort. Ses blessures rappellent celles du Christ en croix, de même que certains cadrages citent explicitement les représentations picturales les plus célèbres. On mentionnera également la crucifixion de Visser (qui devient le double de Marty après le pacte faustien du meurtre commandité), les multiples « résurrections » qui font rebondir le récit, ou bien encore le poudrier d’Abby (Frances McDormand) en forme de coquille Saint-Jacques (de Compostelle), qui retrouve son symbolisme premier dans la scène du rêve : « tu as oublié ton arme », dit Marty à son épouse. En effet, la coquille est traditionnellement associée au sexe de la femme et à la libido – voir les multiples Naissance de Venus, dont celle de Botticelli ou du Titien.
Sur la précédente analyse, j’adhère globalement bien qu’à mes yeux les innombrables allusions Bibliques (comme dans Barton Fink) sont plus là pour souligner la tristesse du monde sans Dieu (aller pêcher de misèrables poissonets à Corpus Christi en attendant que son détective ait effectué le crime commandité n’a rien du cadre de vie idéal) ou à la limite l’émancipation (si l’on peut dire mais ça fera plaisir à mon lectorat 68ard) du cadre chrétien par les passions et la modernité (“elle m’a pris pour un branché !“) c’est-à-dire la libération intégrale des moeurs. Je rappelle que le mari veut buter sa compagne car il la soupçonne de traîner ailleurs (mais il est excessif comme dit le détective car il imaginait qu’elle se tapait un Black, ce qui dans le degré du Mal texan est un cran supérieur) et que celle-ci dans son +/- rêve récupère son arme qui n’est rien d’autre que sa coquille St-Jacques, autrement dit son sexe. Son arme, c’est son sexe. Et c’est la seule survivante. La femme est le plus rude instrument de torture de l’homme comme faisait dire les Coen à Clooney. A ce titre, la récurrente apparition de la photo de mariage façon sourires larges-temps glorieux dans une course au massacre apparaît comme un repère pré-décadence.
Voilà, bon film qui peine à démarrer malgré tout à mon goût. Atmosphère très Dirty South. Ce film est intéressant dans le sens où il annonce clairement Fargo et Barton Fink et où il laisse deviner The Barber. On a déjà ce qui sera la marque de fabrique des Coen, à savoir la discorde entre le plan initial et le rendu par une série d’évèvenements qui tournent en ridicule le pourtant très sérieux plan initial (ce qui fait dire à bon nombre de commentateurs que c’est un cinéma sur les losers ce qui est bien évidemment à nuancer, puisque c’est surtout la bêtise du vice qui est pointée) le décalage entre ce qui est perçu et la réalité. Moi, j’aime bien.
Film noir, à l’intrigue originellement simple et classique mais qui va se complexifier. Frances Mc Dormand et Walsh sont très efficaces. La réal’ (oui je suis abonné aux Cahiers du Cinéma et j’ai fait une thèse sur La dimension sociale dans l’oeuvre filmographique de Capra) est sobre et efficace (comme d’hab) avec quelques plans bien trouvés et originaux (la robinetterie ou quand il sort de la maison pour battre sa femme). Bonne BO de Carter Burwell.
PS : Gai Lulu en grande forme. Très bon.
O professeur citoyen, ô homme de l’autre, ô ami de la tolérance, comme je t’envie, toi qui as si bien su tirer gloire de ta propre indignité, toi qui as si merveilleusement cru être admirable parce que méprisé par la figure de l’autre, toi qui as pensé être respectable parce que capable de faire ajourner ta baffe par ton élève, toi qui as cherché ta substance dans l’aliénation.



