Ou islamistes et musulmans modérés selon les versions. J’aurais pu également intituler ce billet Plaidoyer pour la reconnaissance d’un nouveau point Godwin.

Vous avez forcément entendu cet avertissement au cours d’une de ces discussions où la liberté de penser, l’autonomie de la pensée, l’esprit critique et l’élévation générale sont des concepts concrets et palpables.

Les néoconservateurs US, peut-être pour justifier leur lobbying (mais si on fait dans l’éthique, on finance des-musulmans-modérés® !), en ont fait leur leitmotiv. Leur voix française, Rioufol, ne cesse de l’étaler sur ses billets. Il n’en finit pas d’appeler les-musulmans-modérés®. Mais ils n’existent pas, cessez de faire semblant de croire le contraire ! C’est insupportable.

Insupportable parce que j’ai beau avoir cherché, avoir lu pas mal sur le sujet, je n’ai trouvé aucune réalité théologique réelle à l’origine de ce pseudo-schisme.

Entre un catho tradi et un “catho de gauche” (aka les mêmes qui sont à l’origine de la déviance républicaine d’à peu près tous les concepts catholiques, ce qui fait dire à certains que la République est une hérésie qui a marché), il y a des divergences théologiques profondes et réelles. Elles portent sur des textes, des pratiques etc

On pourrait continuer ainsi pour chaque religion où sans aller jusqu’au schisme, il y a disons des courants identifiables se distinguant sur des points de vue religieux différents.

En revanche, entre un islamiste et un musulman modéré, je n’ai jamais trouvé. J’ai pourtant posé la question à tous les objecteurs, et c’est ainsi qu’il m’est apparu que ce précepte relevait de ce que certains appellent réflexe idéologique. Personne n’est capable d’expliquer la différence. Ouvrez un débat sur ce sujet et vous arriverez vite à ce point Godwin. Ensuite, rétorquez à votre interlocuteur, Certes, citoyen, je suis tout à fait prêt à faire la différence, mais quelle est-elle ? Comment puis-je être sûr de ne pas confondre ? Quels sont les critères d’identification ?

Visez un peu la définition d’Islamism de Wikipedia :

 

Islamism (Arabic: al-’islāmiyya) is a term that denotes a set of political ideologies holding that Islam is not only a religion but also a political system, the teachings of which should be preeminent in all facets of society. Islamism holds that Muslims must return to earlier models of Islam by introducing sharia, or Islamic law, into modern society. Islamism often espouses pan-Islamic political unity.

Mais c’est l’Islam, ça coco ! C’est affolant de voir que ce qui est vraiment l’islam est interprété par les cerveaux sécularisés comme une déviance !

Puis, ils se découvrent sans qu’on ne leur demande quoi que ce soit. Dernière ligne de l’introduction définissant le terme :

Islamism has been described as “activist”[8] or “political Islam”.[9]

L’islam militant ne désigne rien d’autre que le prosélytisme qui le caractérise (comme la religion chrétienne diront les malins qui pensent, selon un esprit occidental, que le prosélytisme musulman sera canalisé comme l’a été celui de la religion chrétienne ; faut-il préciser que ce raisonnement analogique ne repose sur rien mis à part les principes antiques de la rhétorique et l’anachronisme ?) et l’islam politique n’est rien d’autre que l’islam en tant que somme politique. Il n’y a rien d’extérieur à l’islam, au contraire c’est tout ce qu’il y a de plus fondamental et d’endogène. D’ailleurs, et c’est là que la tartufferie commence à se dévoiler, les mêmes qui vous lancent cet avertissement distinguant sont les mêmes pour qui l’islamisme est un fondamentalisme et qui appellent à une réforme ou des illuminations (je préfère le terme anglais au terme français, beaucoup plus loquace) selon le modèle -toujours- occidental. Que je sache, le fondamentalisme, le retour aux fondements n’est pas particulièrement une déviance ou une variété.

C’est d’autant plus délicat que les augustes esprits françois qui nous ont précédé usaient du même terme et c’est seulement la déformation angloise à partir des années où les USA se sont intéressés à la chose que le néologisme -qui n’en est pas un en France- est apparu.

On tourne en rond. Cherchons auprès des fournisseurs officiels d’excuses.

Ainsi, votre interlocuteur arrivera très vite à des sophismes type un islamiste se fait sauter quand un modéré joue à la Playstation 3 ou un islamiste a un très haut niveau de pratique quand un modéré n’a qu’un peu moins de bonnes actions à faire valoir. C’est d’ailleurs très cocasse car les bien-pensants qui semblent réussir à faire la différence, le font sur un niveau de pratique comme si la pratique ultime de l’islam était l’islamisme et donc comme si dans chaque musulman résidait un islamiste potentiel. J’en connais qui se sont fait chahuter pour de tels propos.

Je signale également que les musulmans dans leur quasi-intégralité ne se désolidarisent pas de ceux qu’on pourrait considérer comme islamistes. Je n’ai jamais vu un barbu être refoulé d’une mosquée (des cathos tradis devant une église, si !). Ceci n’aidant pas à établir la différence.

L’autre grande fuite en avant, c’est de revenir sur les motivations politiques de l’islamiste et du musulman modéré. L’islamiste serait par exemple guerrier quand le modéré serait une sorte de moine bouddhiste ; l’islamiste serait fondamentaliste, conservateur quand le modéré jouerait de la gratte en fumant des pétards etc. Vous avez tout un imaginaire d’inspiration progressiste sur ce sujet. Le dernier en date c’est Emmanuel Todd qui nous dit qu’en réalité ce qu’on appelle islamisme n’est qu’une simple crispation des éléments les plus conservateurs et les plus exposés à la modernisation -hallucinante nous dit-il !- des sociétés islamiques. Dit rapidement, pour une barre de C4 vendue, il y aurait 10 000 Big Mac écoulés. Et les occidentaux ne se concentrent que sur la barre de C4. Dans cette hypothèse, le modéré serait le moderne et l’islamiste, l’antimoderne ; le modéré le révolutionnaire, l’islamiste le contre-révolutionnaire.

C’est tentant mais ça ne semble être que la projection de paradigmes de petit universitaire occidental sur une réalité qui ne s’y prête pas. Car l’islam est avant tout un package politique, religieux, comportemental (il faut voir tout ce qui est régi, ça peut être intéressant pour un chrétien nourri d’abstractions et de valeurs) et ensuite l’idée d’une lutte portant sur la question de la modernité n’est corrélée par aucun élément tangible (programme politique, déserrement législatif etc) et surtout Todd se prend les pieds dans son progressisme en ne cachant pas son espoir en la victoire à venir du progressisme. C’est d’ailleurs le moteur de sa thèse sans qu’il ne se rende visiblement compte : il expose une avancée triomphale de la modernité en postulant que celle-ci va naturellement s’accompagner de mesures la prenant en compte (progressisme). Pour lui, le progressisme ne peut que triompher ; c’est la raison pour laquelle il minore l’importance de l’islamisme car selon lui ce n’est qu’une crispation de vieux cons un peu réacs à un mouvement de fond porté par une jeunesse -modérée. C’est une abstraction, c’est une projection de l’esprit car rien n’appuie cette explication.

Vous avez aussi, notamment en France, le prolongement de la mythologie marxiste qui consiste à dire que l’islamiste est pauvre et désoeuvré (when you got nothing, you got nothing to lose n’ont-ils pas peur de dire) quand le modéré a été plus sage dans sa détresse sociale (car le musulman est forcément un déshérité). Sorte de vulgate post-marxiste qui veut que tout soit économique et social. Vous retrouvez aussi cette inspiration dans l’idée de continuité historique du ressentiment des spoliés, l’idée que les cicatrices (ex : Afghanistan, on a pas fini de l’entendre celle-là ; mais contre l’URSS hein, qui sème le vent hein, tel est pris celui qui hein, fallait y penser avant hein et autres commentaires des opérationnels de salons) se perpétuent ad vitam eternam et qu’ainsi tout excès qui serait radicalement réprimé en terre républicaine se trouve excusé voire acclamé chez l’Autre. Imaginez 100 000 cathos qui brulent les Ambassades des francs-macs en France (c’est-à-dire à peu près chaque tribunal et chaque Ministère) et menacent Charlie Hebdo, mais mon pauvre, c’est l’état d’urgence et la réquisition de tous les bâtiments à croix !

En somme, une lecture de classes qui pose que la pratique serait directement liée aux conditions économiques et sociales. Ce qui dans un premier temps ne se vérifie pas dans les faits mais qui surtout, dans un second temps, ne pose aucune différence d’ordre religieux entre deux entités préalablement désignées comme s’opposant religieusement.

Bref, j’attends avec impatience l’hadith, le verset, la doctrine etc, sur lesquels, m’explique Le Monde, semblent se déchirer tant de musulmans. Car j’ai l’impression inverse d’un solide consensus (dernièrement le voile en Turquie ce qui aurait dû faire bondir nos laïcistes et qui n’est certainement pas dans l’esprit kémaliste qu’ils semblent tant apprécier) au contraire !

Bref. Il n’y aucun schisme. Il n’y a aucune réalité théologique derrière cette distinction journalistique. Du moins, elle ne m’est toujours pas apparue. La différence islamisme et islam relève typiquement de ce que l’on désigne par l’idée de novlangue. Il n’y a aucune différence. C’est une construction journalistique, ni plus ni moins. Il n’y aucune réalité scientifique derrière cette distinction. En revanche, il y a bien évidemment une différence de sens une fois que ces mots sont contextualisés sur un support de propagande (médias, discours etc). C’est le principe même du newspeak. Islam et islamisme sont les deux appellations mondaines d’une même réalité et n’ont de sens que dans le cadre d’une discussion mondaine, dans un article du Monde ou un discours républicain. Pris en tant que telle, la distinction n’a aucun sens ni aucune réalité. C’est la même chose par exemple pour “les jeunes”. Pris en tant que tel, c’est ridicule et ça n’a aucun sens (les flics sont des vieux ? Faites intervenir le Ministère de la Jeunesse, vite ! ). Contextualisé, c’est politiquement correct. Bref, islam et islamisme représentent le jeu de deux pancartes que le chauffeur de salle a à sa disposition pour choquer ou émouvoir le public. C’est une distinction propagantiste qui relève de la manipulation des masses, précisément ici l’émasculation de celles-ci et le refoulement de tout sentiment hostile envers les musulmans. En français, c’est d’autant plus marquant puisque le mot islamisme existait avant qu’il ait sa connotation moderne et était strictement synonyme d’islamique.

En attendant, surveillons les vents dominants. La réponse s’y trouve forcément…