février 26, 2008
Je partage -en partie- l’avis émis par Il Sorpasso sur ILYS. Avis qui a été effacé.
25/02/2008 19:04
CITE DU VATICAN, 25 fév 2008 (AFP) - Hollywood a primé des films “sans espérance”, regrette le journal du VaticanLe journal du Vatican L’Osservatore Romano a regretté lundi qu’Hollywood ait récompensé des films “violents” et “sans espoir” comme celui des frères Coen quatre fois primé, de préférence à d’autres films exprimant des “ouvertures courageuses”.
“Hollywood a été touché cette année par des films sombres, pétris de violence et surtout sans espérance“, écrit l’Osservatore Romano au lendemain de la cérémonie des Oscars, citant “Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme” de Joel et Ethan Coen (quatre Oscars) et “There will be blood” de Paul Thomas Anderson (Oscar du meilleur acteur pour Daniel Day-Lewis).
“Signe des temps? Probablement”, analyse le journaliste, Gaetano Vallini, ajoutant que la sélection comportait pourtant “des films capables d’exprimer des opinions différentes, avec des ouvertures courageuses”.
Il donne en exemple “Juno” de Jason Reitman, “l’histoire d’une adolescente décidée à mener jusqu’au bout une grossesse non désirée”, ou “Le Scaphandre et le papillon” de Julian Schnabel, “un hymne laïque à la vie malgré un handicap grave”.
Le journal du Vatican estime cependant que le film des frères Coen est “cinématographiquement” réussi: “bien fait, avec une histoire solide et un rythme serré”, alors que celui d’Anderson est centré sur “une performance d’acteur”.
Je ne comprends absolument pas la critique de No country for old men par le Journal du Vatican. La seule hypothèse valable est qu’ils n’ont rien compris à ce film.
Manque d’espoir ? Comment pourrait-il en être autrement ?
Cette critique est d’autant plus contestable lorsqu’on compare que No Country for old men à Fargo.
Rapidement, Fargo était le triomphe des petites gens dans un environnement en tout point hostile (les grandes plaines enneigées). Ce film était un espoir. Frances McDormand, flic de base et enceinte d’un enfant qu’elle a eu avec un autre flic de base absurde typiquement coenien dont la vie se résume à peindre des oeufs et bouffer des vers de terre, arrive à mettre fin à un massacre en arrêtant les malfrats. La structure du récit est typiquement sudiste, on devine les lectures des frères Coen.
Vous avez trois parcours différents qui par le jeu des passions humaines vont être amenés à se croiser alors que tout les opposent. Une femme flic, enceinte jusqu’aux dents qui continue de bosser. Un mari cupide, petit VRP dans une concession automobile qui se fait écraser par son beau-père, notable du coin. Il ne supporte plus cette suprématie et complote donc un faux kidnapping de sa femme (fille du beau-père donc) afin d’obtenir une rançon et miser cet argent sur un plan qu’il a concocté afin de ne plus être l’insignifiant qu’il est aux yeux du beau-père. A cette fin, il embauche deux crapules pas finaudes. Evidemment, tout va partir en vrille. S’en suivra une suite de massacres…
Les dernières scènes du chef d’oeuvre des frères Coen. L’interpellation du sanguinaire (le suèdois dont j’ai oublié le nom, c’était le rital dans Prison Break), le monologue dans la voiture de McDormand, l’interpellation du mari cupide qui hurle parce qu’il sait que c’est fini pour lui, la scène du couple de ploucs -disons les choses- devant la TV.
Mais les ploucs à l’accent hilarant, eux, ils ont gagné. Ils ont des principes, des petites joies et ils se contentent de peu.
Le dialogue encore une fois 100% coenien est génial. Je n’ai pas trouvé la VF :
La scène du convoi et la scène de fermeture sont vraiment remarquables. Rapidement, pour les autochtones ça donnerait ça, ce n’est pas du word-to-word, les puristes se reporteront sur la VF aux voix dégueulasses. La scène du monologue dans la voiture :
C’était bien Mme Lendegard (la femme du vendeur de bagnoles) à l’intérieur, n’est-ce pas ?
Et j’imagine que c’était votre complice dans le broyeur ?
Et les 3 autres de Brainerd…
Et tout ça pour quoi ? Pour une pognée de dolalrs…
La vie me semble valoir plus qu’une poignée de billets, voyez ?
Vous ne pensez pas ?
Nous y voilà… Et c’est une magnifique journée…
Enfin bon…
Tout ça me dépasse…
La scène du couple devant la TV :
- Ca y est, ils les ont annoncé (les résultats d’un concours pour servir de motif à des timbres, ridicule)
- Ils les ont annoncé ?
- Ouô
- Alors ?
- Le timbre à 3 centimes
- Ton colvert ?
- Ouô
- Norm, c’est génial !
- Bof, c’est juste le timbre à 3 centimes
- Mais c’est génial !
- Les Hopeman avec leur canard (j’imagine que teal est une autre espèce de canard) aux ailes bleues ont obtenu celui à 29. Les gens n’utilisent pas beaucoup celui à 3 cent…
- Mais si ! A chaque fois que l’affranchissement augmente, il en faut bien des petits timbres !
- Ouô
- Mais si ! Pour se débarrasser des vieux timbres !
- Ouô, possible…
- C’est génial ! Je suis tellement fier de toi, Norm !
- Je t’aime Margie
- Je t’aime Norm
- Encore deux mois…
- Deux mois, oui…
Le mari se contente finalement du timbre à 3 cents (c’est vraiment ridicule, il y a une scène où en peignant ses oeufs, il mange des vers apportés par sa femme par un convaincu “voilà tes préférés” il me semble), il n’est plus jaloux des Hopeman et il brille aux yeux de sa femme. Tout est bien qui finit bien.
Tandis que les crapules et le mari cupide ont très mal fini et c’est peu dire. Il doit y avoir pas loin de 10 morts dans l’affaire. Juste pour un mari complexé d’être marié à une fille d’origine bourgeoise.
Donc, Fargo, sans verser dans le truc un peu facile et simpliste, nous apprend que dans les terres du Dakota les gens y sont simples peut-être au point d’en être risibles (deux scènes particulièrement : deux putes complètement idiotes et un papy qui en balayant son trottoir tient un flic pendant 5 minutes sur un non-sujet total, une histoire d’une insignifiance radicale) mais s’en sortent bien.
Tandis que les cupides, les envieux et les oisifs finissent mal.
No Country for old men est évidemment le cliché strictement négatif de Fargo. En tout point. Je ne comprends pas comment certains peuvent y voir une suite. Il y a méprise.
NCFOM c’est justement le triomphe des crapules parce qu’elles sont rigoureuses, presque laborieuses et structurées tandis que les petites gens sont décadents, bordéliques, laids, avides.
Seule similitude, on retrouve la structure sudiste du récit, normal c’est un livre écrit par McCarthy qui a servi de matière première au scenar. A savoir, toujours, deux ou trois personnes résultantes d’un parcours strictement différents qui se rencontrent alors qu’elles n’avaient strictement rien à faire ensemble. La vanité humaine va vite faire mal tourner cette rencontre improbable. Les gens qui par essence n’avaient rien à faire ensemble, par les virages de l’existence vont entrer en collision. Et forcément ça va être foireux. Toute la littérature sudiste et presque toute la littérature américaine est fondée sur cette structure. Tous les livres que j’ai lu dans le style reprennent ce schéma narratif à la lettre. Voyez Les Snopes de Faulkner ou De sang froid ou même Des souris et des hommes de Steinbeck, c’est flagrant. Tous les films des frères Coen reprennent aussi ce schéma sans véritable exception. Blood simple qui annonçait Fargo et NCFOM, Big Lebowski où un post-68ard rencontre un yuppin hilarant qui préfère le UZI aux chants traditionnels hébreux , O’Brother où un lettré pédant doit s’évader avec deux crétins, Barton Fink où l’intello new-yorkais va fricoter avec un populo et un patron caricature totale, Ladykillers où un lettré également pédant doit préparer un casse avec une série de portraits de l’Amérique contemporaine etc
C’est là où je ne comprends pas la critique du Vatican ou du moins celle de son journal. Notamment au regard de Blood Simple qui vraiment était imbibé de connotations chrétiennes (Corpus Christi, la crucifixion etc cf ma critique) qui a servi de base à NCFOM.
L’idée de NCFOM, c’est le monde désincarné, le monde sans Dieu ne présente plus aucune limite à la vénalité, la vanité, le factice et la cupidité. Rien de l’époque contemporaine, depuis Hitler jusqu’à Sarkozy, n’aurait été possible dans un monde chrétien.
NCFOM dans un monde chrétien n’existerait pas. Il n’y aurait pas d’ange exterminateur, pas de petite frappe qui veut jouer dans la cour des grands, pas de shérif désespéré et désabusé. Il y aurait l’Espoir, justement.
C’est la déchristianisation, l’objectivisme scientiste qui ouvre le bal aux plus grandes obscénités. Le point de fusion de la technique, de l’idéologie et du désenchantement c’est le massacre scientifique, propre, industrialisé, pensé et repensé presque rationalisé. On a un exemple avec le génocide des juifs mais on en a un autre tout à fait contemporain, planifié, remboursé par la sécu etc qui pour des raisons légales ne peut être explicitement désigné.
Bardem c’est ça dans NCFOM. Il est propre, ordonné, rationnel, a des principes, maniaque, droit dans ses bottes, a une arme technologique et propre (les Coen expliquaient dans l’itw de Charlie Rose -que j’ai collée ici il me semble- que justement ils voulaient un truc propre et new-wave type les pistolets à air comprimé des abattoirs pour montrer toute la froideur de la Technique). Et il extermine.
Pour ce qui me concerne, je considère No country for old men ou même une bonne partie des films des frères Coen comme terriblement chrétien. De l’évidence puisque la symbolique de l’Enfer dans Barton Fink, celle de l’Apocalypse dans Blood Simple etc sautent aux yeux mais dans l’idée également. C’est du southern gothic, c’est sombre et sans espoir effectivement, c’est noir, (dans la grande tradition de la littérature américaine des Faulkner, Steinbeck, McCarthy etc et du vieux cinéma US) mais ce n’est que pour mieux mettre en évidence la radicale tristesse du monde sans Dieu comme disait l’autre.
février 27, 2008 at 1:15
J’ai retiré mon article suite à des menaces provenant de l’opus dei.
Sinon pour être sérieux, je faisais un procès d’intention. Il n’y a rien, après relectures, en fait, qui permette de penser que le journaliste du Vatican n’ait pas compris ce film. Sa critique n’est pas un dénigrement mais un constat. Il n’y a en effet pas d’espoir dans NCFOM. On peut même alléguer qu’en fait il l’ait saisit à sa juste mesure (”Signe des temps? Probablement”) mais, en tant que catho à tendance prosélyte, il souhaite, justement, qu’on n’en reste pas au constat, mais qu’on y ajoute une once de foi. Non pas en modifiant le film, mais en en récompensant d’autres. Il ne veut pas abandonner cette foi. Même pour quelque chose d’aussi léger qu’une cérémonie des oscars, il se doute bien qu’il prêche dans le désert. Mais il continue à prêcher. C’est louable et logique. J’ai saisit qu’il avait, en fait, plus de recul que moi. Peut-être parce qu’il s’adresse “aux gens” et que j’ai un un réflex de grille de lecture anti-collective.
A ma décharge la dépèche afp, vite lu, ne facilite pas la compréhension immédiate ce point de vue.
(j’en profite pour m’excuser auprès de Gloups pour avoir supprimé de fait ses commentaires)
février 27, 2008 at 2:34
J’ai également lu l’article d’Il Sorpasso et je suis également entièrement d’accord.
Il ne faut pas s’étonner de la vigueur du protestantisme…
février 27, 2008 at 4:07
L’homme possède ou un Dieu ou une idole disait Max Scheler.
Tristesse d’un monde sans Dieu et illustration de ce que sont les idoles de l’homme moderne.
Quant à cette intervention surprenante du Vatican on peut citer le Dostoïevski des Frères Karamazov pour tenter de la comprendre : ” Ne haïssez pas les athées, les professeurs du mal, les matérialistes, même les méchants d’entre eux, car beaucoup sont bons, surtout à notre époque.”
février 27, 2008 at 10:54
@ Il sorpasso :
Ok, très bien.
@ Alexis Mabin :
Opportunes citations. Merci !