mars 9, 2008
“This country is hard on people“
“What you got ain’t nothin new”
“Some are half-wild, and some are just outlaws”
Ellis
Dans le dernier billet sur le film je collais une scène avec le vieux Ellis qui me semble être un condensé de ce que serait l’esprit américain, au moins sudiste. A travers les paysages et les dialogues, ce film traduit parfaitement ce que j’ai appelé pompeusement la métaphysique des USA.
Un pays où les codes dominent. Pas de formalisme ou de légalisme débridé. On est entre nous, on se connaît. Cette scène m’a particulièrement fait penser à un bouquin de Faulkner et je suis persuadé que McCarthy s’en est inspiré. La scène à laquelle je pense est un passage des Snopes de Faulkner où les Snopes (parasites opportunistes sans foi ni loi, symboles des Temps Modernes dans un Sud qui jusqu’à leur arrivée vivaient tranquillement et à l’ancienne), nouveaux maîtres du comté, créent de nouvelles lois, très dures et très formalistes, rompant ainsi avec le pragmatisme, la soft law, les codes et coutumes d’antan. Ici, on est encore entre nous, le sheriff ne s’est pas encore retiré. On se comprend. On ne fait pas chier le petit pompe funèbre un peu bordélique avec des normes à la con qui emmerdent ceux qui veulent bosser. On est entre gens biens.
Or, ce petit Shériff de comté, aux codes aristocratiques est radicalement hors-sujet avec l’exterminateur Chigurh. Nous sommes toujours dans la structure de récit typiquement américaine où des gens qui a priori n’auraient rien à faire ensemble, ne devraient pas se croiser sont par le jeu des passions humaines confrontés. On imagine pas un Chigurh au fin fond du Texas chez les ploucs.
Et c’est cette immersion improbable de la modernité qui pointe la désuétude de l’ancien monde. Le Sheriff VS Chigurh ou même Chigurh VS Moss ou encore le chasseur de prime, ce n’est pas équitable. L’impuissance que relate le Sheriff dans son dialogue avec Ellis est celle de l’anachronique. On n’apprend plus à l’âge de la retraite, quand on est rescapé d’un monde qui disparaît.
C’est tout le sens de ce dialogue avec Wells :
Chigurh
And you know what’s going to happen now. You should admit your situation. There would be more dignity in it.Wells
You go to hell.Chigurh
Let me ask you something. If the rule you followed brought you to this, of what use was the rule?Wells
Do you have any idea how goddamn crazy you are?
Si les règles que tu t’es appliqué à respecter t’ont conduit au point de non-retour, de quelle utilité étaient-elles ? La scène de l’agua est également révélatrice dans le genre. Pris d’un remord, d’un devoir de charité, Moss manque d’y passer. La scène de la pute également : s’il avait cédé, s’il n’avait pas été fidèle, il serait tranquillement dans la chambre avec une bière et ne serait pas mort. Tout le film est une démonstration de force de la modernité sur la tradition, une certaine idée aristocratique de la conduite selon un faisceau de valeurs de la vie à mener. Lorsque le Mal règne, les gens de Bien paient cash.
Dans ce pays, on est sensible aux codes d’honneur. On prend soin d’envoyer les médailles au musée. Il y a du sens dans le combat pour sa terre. Jünger l’a écrit bien mieux que je ne puisse le faire. Ca veut dire quelque chose. On perpétue les exploits des anciens.
Et il n’y a rien de neuf. What you got ain’t nothin new. Il n’y a rien de nouveau dans ce que tu vis. L’oncle Max s’est fait abattre comme un chien par 7 ou 8 indiens. Moss se fait abattre comme un chien par 7 ou 8 mexicains. Et that was that ; as they say. Comme ils disent.
Moss pris de remords, va malgré tout porter de l’eau à un mourrant. La gardienne des mobil homes a des principes. Niet elle ne filera pas l’adresse de l’employeur de Moss (il y a une coquille là car Moss dit ne pas avoir de boulot au garde-frontière, il est vétéran). La mère de Carla Jean est sensible à la politesse. L’épicier de la station d’essence ne cesse de dire Sir à un casse-couille. Le paysan s’arrête sans qu’on le lui demande pour rendre service, il sort les crocodiles pour la batterie instinctivement. Il renseigne et aide. Le garde-frontière fait passer les vétérans du Nam (allusion à Walter de Lebowski j’imagine). Ils ont des principes, ce ne sont pas que des amerloques sudistes bêtes et méchants comme Le Monde voudrait nous faire croire.
Tout est dans ce passage :
He’s a peculiar man. You could even say that he has principles. Principles that transcend money or drugs or anything like that. He’s not like you. He’s not even like me.
Chigurh n’a pas les principes de l’autochtone. Là, dans ce décalage précis, il y a vraiment du Faulkner. L’élément déclencheur c’est le mec sorti de nul part, qui ne partage certainement pas les codes locaux. Chigurh et les mexicains. L’étranger ou l’Autre dans le Sud n’est pas l’objet de tous les fantasmes exotiques du new-yorkais.
Moss est encore plus vicié car il a intégré la force du dollar. C’est là où il a péché.
Dans l’époque moderne, on monnaye tout. Il n’y a plus de charité. Il n’y a plus de valeur, de codes, on maximalise tout. On fait attention à ses pompes, on paie sa chemise, quand à moitié mourant on ne peut tuer. La mort ou le dollar. On se soigne seul, on tue pour choper la carte de sécu, on tue celui qui nous a aidé. La seule variable acceptable est celle du hasard (le potentiel culte coin tossing). Pas de pitié.
La trad est vraiment à chier. Il fallait bien noter que le paysan l’appelle neighbor. Alors qu’il est complètement hors-cadre, seul dans le désert avec sa dégaine. La naïveté des autochtones.
La métaphysique des USA donc, parce que les sudistes sont complètement anachroniques, peu formés aux réalités modernes. Le canasson que le Shériff emprunte “n’est pas fait pour cela”, le Shériff est à cheval ou dans une caisse d’une autre époque (il n’a pas de radio pour appeler des renforts) quand Chigurh est dans la Technique et les mexicains roulent en 4X4. Ils n’ont pas les grilles de lecture qui leur permettraient de décrypter le mal moderne. Ils sont des Visiteurs, des paysans médiévaux qui pensent aller rendre hommage au Roy à Saint-Denis. Ils sont obsolètes. L’Histoire voudrait que ce soit fini pour eux. C’est pour cette raison que le Sheriff se retire (sur ce point l’anglais est bien meilleur et traduit mieux cette idée de retraite) mais j’y reviendrai dans une partie où j’explique en quoi ce film accuse les gens de bien qui ont renoncé, las d’attendre un signe de Dieu (cf la scène-clé où le Sheriff se confie au sage : I always thought when I got older God would sort of come into my life in some way. He didn’t. I don’t blame him).
Autre élément caractéristique de ce que j’ai appelé pompeusement la métaphysique des USA c’est l’idée de frontière et les grandes espaces texans.
Par rapport au code de la frontière, je me suis réfèré à un ouvrage-clé pour comprendre l’Histoire des USA intitulé The signifiance of the frontier in American History de Frederick Jackson. Les frères Coen ont dit que les paysages étaient clairement le personnage principal du film. D’où l’insistance sur les paysages qui serait lourd-dingue si elle n’était pas si magnifiquement filmée.
Le code de la chasse récurrent (du receiver, à la chasse de Moss qui le conduit au pire, la chasse à l’homme, le chasseur de prime etc) rappelle l’idée développée par Jackson à savoir que l’élément constitutif de l’identité américain c’est cette fuite en avant, ce dépassement de frontière, cette conquête d’étendues vierges. Donnez une frontière à un américain, il la dépassera. C’est plus ou moins vrai, ça l’a été vraiment pour les français. Les anglo-saxons ont attendu un certain temps avant de s’étendre quand les français embarquaient sur les fleuves sans réelle intention de s’arrêter.
Dans sa fuite, Moss se réfugie de l’autre côté de la frontière. Le pactole reste un temps à la frontière. Il perpétue l’esprit américain face à des mexicains typiquement mexicains jusqu’à la caricature en leur filant des dollars en échange d’information. Il fait venir sa câline et la mère de celle-ci en pensant que la frontière les protège. Que nenni, le Mal est conquérant. La chasse à l’homme ne s’arrêtera pas à la frontière, tout continue.
There no laws left. Rien n’arrête le mal, pas même la frontière. En réalité, il n’y en a plus.
Les grands espaces texans avec l’absence angoissante de toute musique rappellent que si l’Histoire des USA a été la conquête, la civilisation d’une terre sauvage, elle a été faite par des sauvages et des outlaws. Le Mal est inhérent à ce pays, aux personnes (voir le monologue introductif et le crime de la gamine, un passage de De Maistre où il explique calmement qu’il ne peut y avoir d’injustice considérant que le mal est inhérent à l’Homme et partant tout châtié mérite de l’être, peu importe ses actes et sans doute des ouvrages de criminologie mais je n’y connais rien). Tout surgit sans qu’on puisse s’y attendre. La sérénité des espaces, le vide sonore n’annoncent certainement pas l’avancement du Mal. Et pour cause il réside même chez les êtres les plus chétifs (le dernier groupe de gamins). Rien ne laisse présager ce qui suit.
Personne n’attend après toi. Encore moins les young men ou la relève du Sheriff, celle qui casse la lignée aristocratique de Sheriff de père en fils et qui est incarnée par un assistant crétin et administratif. La nostalgie n’a pas de sens dans l’œil du cyclone pour un homme de Bien. Ce pays n’est pas le Temple des autres jours (mon deuxième billet). Il n’autorise pas la nostalgie, la contemplation, la célébration des jours passés, puisqu’il est une quête (mon troisième).



mars 9, 2008 at 9:36
Vision plutôt intéressante.
La vision d’un monde (le Sud, ou le pays réel américain) qui s’effondre, lentement est clairement dépeinte dans ce film. Mais je reste tout de même perplexe au fond, car ça reste Hollywood. Et je doute que les frères Coen soient si conservateurs que ça (les Juïfs américains votent Dems depuis des décennies).
mars 9, 2008 at 10:36
Plusieurs choses :
-les Coen ne sont pas in. J’avais rapporté une annecdote pendant le festival de Cannes lors de la promo d’O'brother.
- les déterminismes aux USA, même chez les juifs, ne sont pas si prononcés qu’on pourrait le croire. Voyez les travaux de l’Ecole de Chicago et les analyses du “vote” Obama. En outre, jignore s’ils sont vraiments juifs. Leurs femmes ne le sont pas ou ne sont pas converties à ma connaissance, mais je ne suis pas expert.
-J’ignore totalement les affinités politiques des Coen. Je ne suis pas grand fan des personnages, je les trouve même assez emmerdants. Je pense qu’ils ont l’habitus du mec démocrate mais leurs films sont franchement décapants et terriblement ironiques sur le monde moderne. Comme je l’ai dit, un film comme Barton Fink où les juifs sont soit des intellos perchés et inutiles soit des patrons mégalo témoigne d’une grande capacité de dérision. Je reconnais être complètement fan de ce type d’intelligence. A la réflexion, je pencherais plus sur une grosse “culture” (leurs références sont réelles et parfaitement intégrées), notamment de la littérature sudiste, bien exploitée. Il est par exemple impossible que Barton Fink ait été fait sans la lecture de Nietzsche. Je persiste malgré tout : faire de la bêtise humaine son business plan ne témoigne pas d’une foi débridée en la perfectibilité de l’Homme comme dirait Jean-Jacques. Tous leurs films colportent cette idée de chute, de vanité. Ils en ont fait leur style. Un mec comme Kubrick était réellement déprimé par la nature humaine. Ils ont un air de Balzac ces petits Joel et Ethan. C’est ce qui a fait dire au Vatican qu’ils ne portaient aucun espoir.
Je crois qu’il n’y a pas de hasard. Si j’apprécie leur film (au même titre que Kusturica, mais je suis resté bloqué sur Underground et même Chat noir, chat blanc ne m’en fait pas décrocher) c’est parce qu’ils portent une idée -avec style il me semble, bien que je n’y connaisse rien à la technique cinématographique- très pessimiste mais ironique. L’ironie, le rapport dérisoire à sa petite personne et à la poussière qui nous entoure, est une qualité propre aux chrétiens et donc aux conservateurs.
- NCFOM est une adaptation on ne peut plus fidèle du bouquin. Et McCarthy est un écrivain ouvertement réac, très chrétien tout comme il faut. Une sorte de Raspail US. A ce sujet, il a un air de Raspail. J’avais lu sur je ne sais plus quel forum un mec de gôche qui s’indignait de la bienveillance des médias français à l’endroit de McCarthy. Il avait raison : pour McCarthy, le mal est inhérent aux êtres, l’étranger vicie l’accueillant etc Non, McCarthy c’est vraiment a tout du bon vieux droitard.
mars 9, 2008 at 11:29
Avez vous lu La Route de McCarthy, Grand Charles?
Sinon, je vous y invite.
mars 10, 2008 at 5:37
McCarthy, quel nom ! :D
Quoiqu’il en soit, je suis il est vrai globalement d’accord. Ce décalage entre ce qu’ils sont (ou sont censés être) et leurs films me plait après tout.
C’est comme si Cali chantait du Barbelivien. Ou presque.
mars 10, 2008 at 10:37
En tout cas, vous êtes un passionné, et ça fait sacrément plaisir de lire des billets comme les vôtres.
mars 10, 2008 at 11:40
@ SK :
La Route, pas encore. Ma tasklist est vraiment gigantesque, je ne sais si une vie me suffira. Depuis, je crois à l’au-delà.
On m’a dit que le bouquin était plus post-apocalyptique que pré-apocalyptique (comme ce qu’il a fait jusqu’ici, au seuil de l’Apocalypse dirait le vieux Léon) ce qui m’emmerde un peu. Ce que j’aimais chez lui c’était justement cette insistance du Mal à parvenir à ses fins. Maintenant, s’il se réalise c’est beaucoup moins bandant.
Les critiques sont bonnes mais j’ai l’impression qu’elles viennent de gens qui découvrent McCarthy et le style du Sud alors je ne sais que penser.
@ Nexus :
Un bon gars. Ca m’a toujours amusé de voir les pseudo-tolérants s’émoustiller de la chasse aux sorcières quand tous les plateaux TV du service public étaient de vraies questionnettes. Aron s’est fait écartillé sur la chaîne publique par les mêmes personnes qui nous jadis en faisaient tout un scandale du supposé paranoïaque. Et il faut être paranoïaque, Rome considérait la paranoïa comme une vertu et comme une invitation à l’action. Grimal l’a bien démontré. La bienveillance par défaut pour l’Autre, c’est du progressisme, de la coquetterie d’agonisant comme disait l’autre.
@ Artemus :
Oui, j’ai tendance à me saisir de plusieurs sujets. J’essaie de me limiter, notamment sur ce blog. Sinon, j’ai vraiment une propension à la dispersion.
mars 10, 2008 at 12:46
Ce livre est un peu un aboutissement, oui en effet comme vous le pressentez. Il est bon. Il est terrifiant.
mars 10, 2008 at 4:18
Un très bon billet, de nouveau.
Si ce n’est déjà fait, lisez Méridien de sang du même McCarthy.
Plus fourbe et plus cruel encore que NCFOM, à mon humble avis. Moins intransigeant encore, si c’est possible.
Ses héros sont tous monstrueux à nos yeux de modernes, et pourtant l’admiration demeure, cachée derrière une espèce d’effroi qui force parfois le lecteur à détourner les yeux pour reprendre son souffle.
Définitivement hors des sentiers battus.
Dans un autre genre, plus populaire c’est vrai, on ne peut s’empêcher de penser à James Ellroy. Le personnage est différent, mais une filiation certaine les unit.
Amicalement.
mars 10, 2008 at 7:52
En parlant de James Ellroy, ses dialogues, son argot, ses atmosphères craignos, comment dire ?
Un Audiard, un Céline à l’américaine ?
Je pense à une nouvelle d’Ethan Coen où un malfrat commandite un péquenaud pour aller couper le signe masculin par excellence d’un autre. Extraordinaire, un dialogue au téléphone où la petite frappe se sent incapable d’accomplir l’acte et où le commanditaire s’excite tout seul devant la petitesse de celui qu’il a embauché. La chute est hilarante. Il y a forcément du Ellroy là-dedans aussi.
Méridien de sang est très bon. Peut-être le meilleur ou le plus concentré de mccarthysme (ah oui effectivement…). Violent, allégorique sans que l’on sache vraiment de quoi tout cela relève, métaphysique parce qu’on ne sait pas vraiment que dire d’autre (moral? religieux ?), du très bon. Troubles garantis en post-lecture et ça c’est bon signe.
La route, je le fais passer en priorité n°1 après Technique du coup d’état de Malaparte.
mars 10, 2008 at 10:03
James Ellroy…j’adore ce mec. La trilogie Underworld Usa, American death Trip, énorme…
Un truc de droite, tordu ,compliqué, un labyrinthe aux ramifications secrètes, aussi inattendues qu’incompréhensible pour le profane…
mars 11, 2008 at 12:59
Ellroy…
La première fois que j’ai eu White Jazz entre les mains, j’ai ouvert une page au hasard et j’ai lu quelque chose comme :
“Fille cognée - oeil bleui - pipe forcée à bout de canon. Préfère sortir de là.”
J’ai compris que je tenais quelque chose.
Ah j’y pense : il faut lire également “No beast so fierce” (Aucune bête aussi féroce) par Edward Bunker, un ancien détenu US. Ellroy a préfacé son livre, en écrivant ceci notamment :
“Question : le grand roman des bas-fonds de L. A. ? Réponse : Aucune bête aussi féroce d’Edward Bunker. Si le jugement ne manque pas d’arguments, il peut se discuter. Mais c’est incontestablement, par sa précision et sa rigueur du détail, le meilleur livre jamais écrit sur le thème du vol à main armée - une activité criminelle à l’image surfaite et trompeuse dont les ouvrages de fiction font habituellement leurs choux gras. Quant a l’analyse qu’il nous offre de la psychopathologie criminelle, elle place le roman au rang du génie du mal, de “De sang-froid” et du “Chant du bourreau”. Ce roman est d’une originalité absolue - un chef-d’œuvre noir resté négligé. Dernière minute : méfiez-vous ! Là où il vous emmène, vous ne sortirez pas intact de votre rencontre avec Max Dembo.” (James Ellroy)
mars 11, 2008 at 1:09
Si Ellroy a fixé la barre à De sang froid, alors oui ça doit valoir le détour.
C’est noté, merci pour l’info.