This country is hard on people

“What you got ain’t nothin new”

Some are half-wild, and some are just outlaws

Ellis

Dans le dernier billet sur le film je collais une scène avec le vieux Ellis qui me semble être un condensé de ce que serait l’esprit américain, au moins sudiste. A travers les paysages et les dialogues, ce film traduit parfaitement ce que j’ai appelé pompeusement la métaphysique des USA.

Un pays où les codes dominent. Pas de formalisme ou de légalisme débridé. On est entre nous, on se connaît. Cette scène m’a particulièrement fait penser à un bouquin de Faulkner et je suis persuadé que McCarthy s’en est inspiré. La scène à laquelle je pense est un passage des Snopes de Faulkner où les Snopes (parasites opportunistes sans foi ni loi, symboles des Temps Modernes dans un Sud qui jusqu’à leur arrivée vivaient tranquillement et à l’ancienne), nouveaux maîtres du comté, créent de nouvelles lois, très dures et très formalistes, rompant ainsi avec le pragmatisme, la soft law, les codes et coutumes d’antan. Ici, on est encore entre nous, le sheriff ne s’est pas encore retiré. On se comprend. On ne fait pas chier le petit pompe funèbre un peu bordélique avec des normes à la con qui emmerdent ceux qui veulent bosser. On est entre gens biens.

Or, ce petit Shériff de comté, aux codes aristocratiques est radicalement hors-sujet avec l’exterminateur Chigurh. Nous sommes toujours dans la structure de récit typiquement américaine où des gens qui a priori n’auraient rien à faire ensemble, ne devraient pas se croiser sont par le jeu des passions humaines confrontés. On imagine pas un Chigurh au fin fond du Texas chez les ploucs.

Et c’est cette immersion improbable de la modernité qui pointe la désuétude de l’ancien monde. Le Sheriff VS Chigurh ou même Chigurh VS Moss ou encore le chasseur de prime, ce n’est pas équitable. L’impuissance que relate le Sheriff dans son dialogue avec Ellis est celle de l’anachronique. On n’apprend plus à l’âge de la retraite, quand on est rescapé d’un monde qui disparaît.

C’est tout le sens de ce dialogue avec Wells :

Chigurh
And you know what’s going to happen now. You should admit your situation. There would be more dignity in it.

Wells
You go to hell.

Chigurh
Let me ask you something. If the rule you followed brought you to this, of what use was the rule?

Wells   
Do you have any idea how goddamn crazy you are?

Si les règles que tu t’es appliqué à respecter t’ont conduit au point de non-retour, de quelle utilité étaient-elles ? La scène de l’agua est également révélatrice dans le genre. Pris d’un remord, d’un devoir de charité, Moss manque d’y passer. La scène de la pute également : s’il avait cédé, s’il n’avait pas été fidèle, il serait tranquillement dans la chambre avec une bière et ne serait pas mort. Tout le film est une démonstration de force de la modernité sur la tradition, une certaine idée aristocratique de la conduite selon un faisceau de valeurs de la vie à mener. Lorsque le Mal règne, les gens de Bien paient cash.

Dans ce pays, on est sensible aux codes d’honneur. On prend soin d’envoyer les médailles au musée. Il y a du sens dans le combat pour sa terre. Jünger l’a écrit bien mieux que je ne puisse le faire. Ca veut dire quelque chose. On perpétue les exploits des anciens.

Et il n’y a rien de neuf. What you got ain’t nothin new. Il n’y a rien de nouveau dans ce que tu vis. L’oncle Max s’est fait abattre comme un chien par 7 ou 8 indiens. Moss se fait abattre comme un chien par 7 ou 8 mexicains. Et that was that ; as they say. Comme ils disent.

Les personnages de NCFOM sont intégralement laids, obèses, suants, mal fringués, kitsch, anti-sexuels. Ils ne sont pas haïssables pour autant. Ils ont des principes.

Moss pris de remords, va malgré tout porter de l’eau à un mourrant. La gardienne des mobil homes a des principes. Niet elle ne filera pas l’adresse de l’employeur de Moss (il y a une coquille là car Moss dit ne pas avoir de boulot au garde-frontière, il est vétéran). La mère de Carla Jean est sensible à la politesse. L’épicier de la station d’essence ne cesse de dire Sir à un casse-couille. Le paysan s’arrête sans qu’on le lui demande pour rendre service, il sort les crocodiles pour la batterie instinctivement. Il renseigne et aide. Le garde-frontière fait passer les vétérans du Nam (allusion à Walter de Lebowski j’imagine). Ils ont des principes, ce ne sont pas que des amerloques sudistes bêtes et méchants comme Le Monde voudrait nous faire croire.

Tout est dans ce passage :

He’s a peculiar man. You could even say that he has principles. Principles that transcend money or drugs or anything like that. He’s not like you. He’s not even like me.

Chigurh n’a pas les principes de l’autochtone. Là, dans ce décalage précis, il y a vraiment du Faulkner. L’élément déclencheur c’est le mec sorti de nul part, qui ne partage certainement pas les codes locaux. Chigurh et les mexicains. L’étranger ou l’Autre dans le Sud n’est pas l’objet de tous les fantasmes exotiques du new-yorkais.

Moss est encore plus vicié car il a intégré la force du dollar. C’est là où il a péché.

Dans l’époque moderne, on monnaye tout. Il n’y a plus de charité. Il n’y a plus de valeur, de codes, on maximalise tout. On fait attention à ses pompes, on paie sa chemise, quand à moitié mourant on ne peut tuer. La mort ou le dollar. On se soigne seul, on tue pour choper la carte de sécu, on tue celui qui nous a aidé. La seule variable acceptable est celle du hasard (le potentiel culte coin tossing). Pas de pitié.

La trad est vraiment à chier. Il fallait bien noter que le paysan l’appelle neighbor. Alors qu’il est complètement hors-cadre, seul dans le désert avec sa dégaine. La naïveté des autochtones.

La métaphysique des USA donc, parce que les sudistes sont complètement anachroniques, peu formés aux réalités modernes. Le canasson que le Shériff emprunte “n’est pas fait pour cela”, le Shériff est à cheval ou dans une caisse d’une autre époque (il n’a pas de radio pour appeler des renforts) quand Chigurh est dans la Technique et les mexicains roulent en 4X4. Ils n’ont pas les grilles de lecture qui leur permettraient de décrypter le mal moderne. Ils sont des Visiteurs, des paysans médiévaux qui pensent aller rendre hommage au Roy à Saint-Denis. Ils sont obsolètes. L’Histoire voudrait que ce soit fini pour eux. C’est pour cette raison que le Sheriff se retire (sur ce point l’anglais est bien meilleur et traduit mieux cette idée de retraite) mais j’y reviendrai dans une partie où j’explique en quoi ce film accuse les gens de bien qui ont renoncé, las d’attendre un signe de Dieu (cf la scène-clé où le Sheriff se confie au sage : I always thought when I got older God would sort of come into my life in some way. He didn’t. I don’t blame him).

Autre élément caractéristique de ce que j’ai appelé pompeusement la métaphysique des USA c’est l’idée de frontière et les grandes espaces texans.

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Par rapport au code de la frontière, je me suis réfèré à un ouvrage-clé pour comprendre l’Histoire des USA intitulé The signifiance of the frontier in American History de Frederick Jackson. Les frères Coen ont dit que les paysages étaient clairement le personnage principal du film. D’où l’insistance sur les paysages qui serait lourd-dingue si elle n’était pas si magnifiquement filmée.

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Le code de la chasse récurrent (du receiver, à la chasse de Moss qui le conduit au pire, la chasse à l’homme, le chasseur de prime etc) rappelle l’idée développée par Jackson à savoir que l’élément constitutif de l’identité américain c’est cette fuite en avant, ce dépassement de frontière, cette conquête d’étendues vierges. Donnez une frontière à un américain, il la dépassera. C’est plus ou moins vrai, ça l’a été vraiment pour les français. Les anglo-saxons ont attendu un certain temps avant de s’étendre quand les français embarquaient sur les fleuves sans réelle intention de s’arrêter.

Dans sa fuite, Moss se réfugie de l’autre côté de la frontière. Le pactole reste un temps à la frontière. Il perpétue l’esprit américain face à des mexicains typiquement mexicains jusqu’à la caricature en leur filant des dollars en échange d’information. Il fait venir sa câline et la mère de celle-ci en pensant que la frontière les protège. Que nenni, le Mal est conquérant. La chasse à l’homme ne s’arrêtera pas à la frontière, tout continue.

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There no laws left. Rien n’arrête le mal, pas même la frontière. En réalité, il n’y en a plus.

Les grands espaces texans avec l’absence angoissante de toute musique rappellent que si l’Histoire des USA a été la conquête, la civilisation d’une terre sauvage, elle a été faite par des sauvages et des outlaws. Le Mal est inhérent à ce pays, aux personnes (voir le monologue introductif et le crime de la gamine, un passage de De Maistre où il explique calmement qu’il ne peut y avoir d’injustice considérant que le mal est inhérent à l’Homme et partant tout châtié mérite de l’être, peu importe ses actes et sans doute des ouvrages de criminologie mais je n’y connais rien). Tout surgit sans qu’on puisse s’y attendre. La sérénité des espaces, le vide sonore n’annoncent certainement pas l’avancement du Mal. Et pour cause il réside même chez les êtres les plus chétifs (le dernier groupe de gamins). Rien ne laisse présager ce qui suit.

Personne n’attend après toi. Encore moins les young men ou la relève du Sheriff, celle qui casse la lignée aristocratique de Sheriff de père en fils et qui est incarnée par un assistant crétin et administratif. La nostalgie n’a pas de sens dans l’œil du cyclone pour un homme de Bien. Ce pays n’est pas le Temple des autres jours (mon deuxième billet). Il n’autorise pas la nostalgie, la contemplation, la célébration des jours passés, puisqu’il est une quête (mon troisième).