Je n’aime pas coller à l’actualité mais une dérogation s’impose. 40 ans de droite institutionnelle résumés en une page web, la dérogation est fondée. Le sarkozysme (le grotesque sans complexe) allié au post-gaullisme (plus c’est gros, plus ça passe) en quelques Ko sans se taper Rémond, Carcassone ou Duhamel, vous ne trouverez ça qu’avec l’aide de LGC SA.

C’est ici.

Les Jeunes Pop’ (…), les Jeunes Centristes et l’UMP Grandes écoles (vous savez ceux qui ont des vestes Burberry, ces cavaliers de centre-ville) célèbrent Mai 68.

Au passage, ce pays est bien évidemment à droite. Puisqu’on vous le dit.

Devant l’affront fait à l’Histoire politique de la droite institutionnelle (de Gaulle, Sarkozy contre-manifestant en 68 etc), une tentative de récupération/contournement est engagée. Je cite :

40 ans après 1968… Réveillons la jeunesse !

Le mouvement « 40 ans plus tard » a pour objectif de convaincre la jeunesse que, 40 ans après 1968, il est temps que celle-ci prenne à nouveau son avenir en main.

En effet, alors que 2007 a sonné le temps des réformes [sic], c’est aujourd’hui à la jeunesse de prendre les devants sur le changement et la modernisation de notre société. En 2008, 40 ans après mai 68, la jeunesse doit enfin se saisir de son avenir.

Pourquoi Mai 68 ? Pourquoi 40 ans après ?
Pourquoi vouloir agir maintenant ?

Nous sommes des deux mille huitards! [sic]

A l’origine, Mai 68 a représenté le souffle contestataire d’une jeunesse en mal de liberté, souhaitant se débarrasser d’un héritage qui lui pesait.

Avant tout, Mai 68 a insufflé un air de liberté dans une société figée, archaïque, croulant sous les pesanteurs d’un monde ancien et d’un « passé qui ne passait pas ». Mai 68 a voulu se débarrasser de son héritage. A ce moment là, la jeunesse s’est saisie de son avenir pour changer sa société.

Mais la génération 68 nous a, à son tour, légué un héritage lourd de conséquences pour notre jeunesse : la perte de repères et de valeurs.

Alors qu’en 68 l’avenir était synonyme d’ennui, pour notre génération, il est synonyme de peur.

En effet, génération des années 2000, nous sommes nés dans un monde globalisé, en mal d’identité, dans un contexte de chômage et de méfiance envers la réussite individuelle. Notre jeunesse est réticente face aux réformes, elle se méfie de la globalisation et des bouleversements du monde moderne.

Alors, « 40 ans plus tard », c’est à nous, génération des années 2000, de remettre en question l’héritage de la génération 68 et de construire la société que nous voulons.

La jeunesse des années 2000 doit retrouver le goût de l’avenir, de la liberté, de la réussite et de l’esprit d’initiative. La jeunesse des années 2000 doit retrouver le goût du changement.

Nous voulons être les deux mille huitards de notre société !
Nous voulons libérer notre jeunesse !
Nous nous battrons contre la fatalité de l’immobilisme !

Nous voulons être une génération enthousiaste, embrassant l’avenir et désirant y participer avec force, convaincue que l’ambition et le travail de chacun sont gages de réussite pour tous.

40 ans après mai 68, la jeunesse qui bouge existe :
elle dépend de nous !

Au hasard des pages, vous trouverez également deux trois petits encarts du type :

Une envie participative ?
Envoyez-nous votre texte par mail.

Mai 68 n’a déposé
aucun copyright sur la jeunesse,
alors en avant !

Pour ceux qui lisent en diagonale, je re-précise qu’il s’agit bien d’un site événementiel tenu et soutenu par l’UMP.

Malgré les pesanteurs courtoises, le PACS de la droite économique et de la gauche libérale-libertaire est ici célébré.

La célébration de la rupture avec la société “archaïque”, la béatification d’une société débarrassée de ses “pesanteurs”, bref le monde parfait pour le Jeune Pop’ de base, opportuniste et courtisan ; un monde où le crétin et le parasite ont leur chance quota (lire cette intéressant interviou de Murat, “il y a toute une technologie qui a pour idée fixe de faire passer des nigauds pour des génies…”). La société bourgeoise dans tout ce qu’elle a de plus repoussant. La lune de miel, festive et requinquante, de la gauche libérale-libertaire et de la droite économique. La bourgeoisie au complet.

Ah ça, les pesanteurs, pour sûr qu’on s’en est bien débarrassés. Amusant d’ailleurs de voir ce que certains retiennent de Mai 68 : le droit de fumer pendant les cours (ah ça non, ils ne revendiquent plus, hygiénisme aidant), l’ORTF (remplacé par les très brillantes France TV et TF1), l’avortement (sans commentaire), la liberté sexuelle (concurrence libre, peut-être dans certains cercles ; faussée, par nature), le travail des femmes (argument fallacieux, comme toujours, le droit de vote des femmes, comme celui des employés agricoles et autres gens jadis, n’a jamais été, loin de là, une évidence pour les gauchistes), la grande distribution (révolution consumériste, feu les commerçants de quartiers, voleurs, acquis à la droite et poujadistes), la Nouvelle Vague (allez, ça tombera bien une fois dans un siècle comme sujet dans une école de cinéma roumaine) avec déjà son lot de mépris pour le cinéma populaire (tout ce qui rapprochait de loin ou de près des Tontons flingueurs par exemple, finissait zingué par la critique), la destruction de la famille (une sortie de lycée dans une quartier middle class suffit à vous convaincre de la réussite) pour une vague tribu économique (réduction de coûts) redérecomposée ; bref la mise au norme de la société selon les codes bourgeois.

Ce pic-nic pour étudiants du Vème lucides au point de prendre conscience que leur génération minable sera indigne d’une Histoire alors omniprésente, était annonciateur de la plus rude décadence qu’il nous ait été donné de connaître. “Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s’accomplir” écrit Jünger dans ses Falaises de marbre. Détruire minutieusement tout ce qui les avait conduit à jouir d’une situation enviable mais alors dotée de fortes responsabilités, s’émanciper du droit de regard, pesant et encombrant, d’une génération ascendante digne et humble, telle était l’ambition de cette véritable réaction (car c’en est bien une) de petit héritier bourgeois. Quand l’Histoire est trop envahissante, sortir de l’Histoire. Plutôt la mort par contagion que d’avoir à subir l’épreuve du réel et de la transcendance ;vivre dans une galerie de portraits d’ancêtres, confronter son tas de poussières à l’épreuve du bilan et de l’examen critique, plus jamais ça. Pour que finalement triomphe le plus jamais.

Alors, pointer cette droite (institutionnelle, certes) comptant rejoindre cet élan mortifère pour cependant appeler à une espèce de sursaut entrepreneurial sans queue ni tête, dernier refuge de vie dans les murs de la Cité des morts comme dirait l’autre, c’est exposer à la fois tout le grotesque de l’idée de compromis avec la Machine à Progrès mais aussi toute la désarmante et cocasse vastité de l’impasse dans laquelle elle se trouve.