J. m’aime bien. Il faut dire que la première fois où il a eu affaire à moi, je branchais, gentiment attaqué (le grand Charles n’est jamais bourré, question d’élégance), des connes bobos en leur demandant si elles avaient déjà baisé avec un facho. Depuis le temps qu’elles fantasmaient sur les fachos, j’imaginais assez naïvement que ça allait être folie totale. Je pense que ça lui a plu, lui qui est du genre jamais chancelant. En tout cas c’est depuis ce temps qu’il me considère plus que comme un jeune connard qui vient boire des godets avec ses copines.

Depuis ce temps, j’ai le droit de connaître davantage J.

J. est un vieux monsieur, un vieux beau, très charismatique, beaucoup de vécu, ancien du monde de la naïghte (le grand Charles aime les gens du monde de la naïghte) et tient aujourd’hui un troquet bien fréquenté.

J. aime beaucoup sa mère. J. appelle sa maman “Maman” et vous parle en fin de soirée pendant des heures de ses reproductions de maîtres. En petit comité, le troquet fermé, il vous raconte avec beaucoup de poésie que Maman est copiste. Il vous fixe, sourit, et commence toujours par dire “Maman est copiste”, en s’asseyant sur le canapé, à la coule. Alors, tout le monde l’écoute volontiers.

Et à partir de ce moment-là, vous vous taisez et écoutez les innombrables Maman, les prix abusifs pratiqués par les cadreurs, la passion de Maman pour la peinture, Monet, ah Monet, son extrême vivacité d’esprit, et toujours Maman. Des gens veulent acheter les tableaux de Maman mais elle les laisse à son fils, pour plus tard. En attendant, trop attaché au stock de tableaux de Maman, il les fait tous encadrer, ce qui lui coûte une fortune. Et c’est cela jusqu’à l’aube quand il s’y met. Maman tenait un restaurant, elle est devenue copiste : une vie et une retraite bien remplies, en somme. Et puis Monet, ce couple d’américains, puis le fait que Maman ne puisse plus se déplacer, qu’il faille aller encadrer les tableaux soi-même, aller acheter la peinture, les pinceaux – c’est à la longue une vraie charge financière – et puis Monet. Mais, il le fait. Parce que c’est Maman, parce qu’elle a du talent.

Je n’ai jamais vu un seul tableau de Maman, pas même en photo; je crois que personne ne les a vus. Je n’ai jamais su si Maman était encore vivante, ou si elle était décédée. Il ne tranche jamais la question. Je penche très sérieusement pour la deuxième option, vu l’âge du fils et le cérémonial des évocations de Maman. Dans mon petit esprit et à la lumière des visages émus de chaque évocation nocturne, je pense que Maman a dû répéter toute sa vie bien remplie qu’elle fera de la peinture à sa retraite. Je pense qu’elle est morte bien avant de pouvoir envisager disposer de quelques heures pour tenir un jour un pinceau. Et aujourd’hui, son fils la venge en faisant savoir à qui veut l’entendre que Maman cumule les copies de Monet. Ca coûte une fortune en cadre.

Bien évidemment, je ne lui poserai jamais la question et continuerai à l’écouter parler de Maman.

Maman, la copiste.